Prenant son avis, il commande alors une bouteille de champagne afin de
bénéficier de la présence de la jeune femme sans devoir être dérangé.
Leur complicité prenant corps autour des coupes remplies de bulles
désinhibantes, il en vient à se confier de manière plus personnelle.
Son couple, son épouse, leurs maisons, sa jeunesse, sa vie en raccourci,
comme s’il se projetait le film du vécu en accéléré.
Ses parents disparus trop tôt dans un accident de voiture, lui le fils unique,
seul rescapé, élevé par ses ascendants paternels. Les parents de Christine
avec lesquels elle est fâchée, la sœur éloignée, dans tous les sens du terme.
Tout ce contexte, ce manque de relation familiale, les avait amené à se marier
qu’en présence de quelques amis et de relations professionnelles de part et
d’autre. Leur désir d'enfant, projet "murmuré" mais toujours reporté.
Depuis cinq ans, le couple n’a pas vraiment eu l’occasion de s’ouvrir vers
l’extérieur, vers les autres. L’investissement dans leurs travails respectifs
est le moteur, et sans être égoïste, leurs semblent-ils, la vie se déroule
ainsi en autarcie.
« Mais toi !? » Souhaitant rééquilibrer leur conversation, plutôt un monologue
de sa part, jusque maintenant.
« Oh ! Moi, ma famille est restée au pays, je suis en France depuis 3 ans pour
y faire des études en fac et je fais ce travail pour me les payer…..entre
autre. »
Il ne relève pas le ‘entre autre’, si elle avait voulu le préciser elle
l’aurait fait.
« En fac de ? »
« En fac de droit, je compte exercer le métier d’avocate de retour chez moi,
d’ici trois ou quatre ans, si tout va bien. »
Le temps passé ensemble leur semble agréable à l’un comme à l’autre.
François lui confie son prénom, elle en fait de même.
« Lee Ann » lui dit-elle, peu avant qu’ils ne se quittent.
Mercredi 19 juin
Ce jour là, son travail amène François dans le quartier du Pub.
Au volant de sa voiture, il aperçoit soudain Lee Ann qui marche d’un pas
décidé, un paquet sous le bras, elle ne se rend pas compte de sa présence. Il
en est sur, c’est elle ! Le temps de garer son véhicule, il entreprend de
rattraper la jeune femme, sans avoir vraiment réfléchi à la raison de son
geste.
Celle-ci disparaît sous un porche, sans avoir remarqué son poursuivant.
Pressant le pas, courant même il tourne sans ralentir à l’endroit ou il l’a
perdu de vue et heurte la jeune femme, qui s’est arrêtée juste le porche
franchi.
Confus et essoufflé, le temps de reprendre ses esprits, il n’a pas le temps de
prêter attention à la jeune fille avec laquelle Lee Ann, puisqu’il s’agit bien
d’elle, discute.
Le reconnaissant, elle lui pardonne vite son arrivée « brutale » ; mais lui,
ne sachant comment « justifier » sa présence en ce lieu, prétexte la visite
qu’il doit rendre à un client dans l’immeuble.
Il reçoit en retour un sourire énigmatique de sa vis à vis.
Son regard se porte alors de manière moins précipitée sur les yeux de jais
apeurés de la toute jeune femme qui se réfugie derrière son aînée.
Elle ne laisse entrevoir d’elle, par petites touches, que sa tête penchée
dépassant de l’épaule de sa «protectrice» , une mèche, de ses cheveux coupés
courts, cachant une partie de sa frimousse.
Il reste confondu par quelque chose d’inexplicable, une ressemblance bien sur
entre les deux femmes, mais autre chose d’indicible, d’inexprimable dans ce
qui émane de ce visage d’où la frayeur et la crainte s’échappent pour être
remplacés par un timide sourire.
En effet, durant ce long échange visuel, Lee Ann explique à sa cadette, dans
une langue chantante, inconnue de lui, les raisons de sa présence. Deux rires
féminins concluent cette mise au point.
Puis son « hôtesse » lui explique que la jeune fille est sa « petite » sœur de
seize ans, et qu’elles habitent ensemble ici, toutes les deux. Tout en
s’exprimant, elle prend conscience que le regard de François ne semble pouvoir
se détacher du visage de la « petite », qui le lui rend bien, toute crainte
ayant disparue de son visage, et même semble-t-il qu’il y soit apparu comme
une espiègle effronterie.
Frappant alors dans ses mains, elle réussit enfin à capter leurs attentions,
et lui rappelle son rendez-vous, avec une pointe de malice au fond des yeux.
Quoique très troublé, il les salue en bafouillant quelque peu et commence à
gravir les premières marches de l’escalier qui se trouve derrière lui, il voit
les deux sœurs rejoindre le fond de l’arrière cour, bras dessus bras dessous
et le pépiement de leur conversation s’accompagne, à nouveau, de rires
cristallins, comme seules les jeunes femmes asiatiques en ont le secret.
Il redescend alors les quelques degrés gravis et sort dans la rue afin de
récupérer sa voiture et poursuivre le cours de sa journée. Toutes choses qui
maintenant lui semblent dérisoires.
Il se refuse à nier que cette rencontre l’ait laissé indifférent, et bien au
contraire cherche ce qui a pu ainsi le troubler, ce qui le trouble d’ailleurs
toujours, et le laisse très songeur depuis dix minutes, assis derrière son
volant, dans sa voiture toujours en stationnement !
Lors du souper, François et Christine évoquent leur journée de travail, les
soucis rencontrés, ce qui fait leur quotidien.
Elle trouve son mari un peu « à coté », songeur et pensif, mais c’est dans son
caractère.
Elle cherche néanmoins à amener la conversation sur leur maison dans le midi,
et surtout sur les travaux d’entretien qu’il faut y prévoir avant qu’ils n’y
descendent ensemble dans une quinzaine de jours.
Après quelques « Hon ! Hon » qui doivent signifier qu’il suit à moitié, il
s’engage à s’assurer du maçon pour les quelques réfections prévus, et à
prévenir Mme Mendosa de la date de leur venue afin qu’elle « ouvre » le mas et
prépare leur repas d’arrivée, comme il est de coutume.
Leur coucher est sans histoire, et après une lecture faite cote à cote, le
sommeil vient les cueillir, sans que celui-ci ne soit précédé d’un câlin dont
ils apprécient à chaque fois la saveur, mais aucun des deux ce soir ne semble
vouloir en prendre l’initiative, et la fatigue de fin de semaine est un
redoutable adversaire.
Jeudi
20 juin
Ce jeudi est pour François une journée difficile, la concentration n’est pas
au rendez-vous. Ses pensées le ramènent sans cesse à la « petite », à défaut
de connaître son prénom, il ne peut que la nommer ainsi.
Ne pouvant comprendre la raison de sa déraison, il n'entrevoit qu'une seule
façon de tenter d'y voir plus clair.
Il cherche un moyen de les revoir, de la revoir ! Mais se résigne ce jour là à
ne pas se rendre chez elles.
Comment justifierait-il en effet sa présence à répétition dans le quartier
sans dévoiler son intérêt.
Vendredi 21 juin
Premier jour de l’été, comme un symbole, François considère qu’il s’est
conduit la veille comme un imbécile en ne concrétisant pas son désir de les
revoir.
Il organise donc son emploi du temps afin de se libérer en milieu d’après
midi.
Lorsqu’il se rend à leur adresse avec toute la détermination du monde, tout va
bien ; ensuite se trouvant devant le porche les questions surgissent : Comment
procéder ? Comment entrer en contact ? Seront-elles là ? Pourquoi suis-je
aussi compliqué ?
Il manque certes de simplicité, mais mettons-nous à sa place !
Plongé dans ses réflexions, il est surpris lorsque la porte du porche s’ouvre,
laissant paraître la tête de Lee Ann, toute réjouie, devant la sienne
consternée.
« Bonjour François » sans marquer le moindre étonnement.
« Heu … Bonjour Lee Ann, tu sors ? » quelle question idiote, que
ferait-elle d’autre ?
« Non, je ne sors pas ! Tu as un autre rendez-vous ici avec ton client d’avant
hier ? »
Comment ça ‘non’, mais elle vient d’ouvrir devant moi, pour quelle autre
raison est-elle à la porte ? Un ‘autre’ rendez-vous ?! Ah.....oui mon excuse
pour l’autre jour, bon ! Reprends toi mon garçon..… et sois simple.
« Oui.....un rendez-vous.....mais.....avec vous ! Voilà ! » Soulagé.
« C’est bien, nous t’attendions, tu viens boire le thé ? » comme une évidence.
Que.....qu’est-ce qui est bien ? Nous t’attendions ! Du thé !
« Tu réfléchis toujours autant ou.....je t’intimide ?» Lui demande avec malice
Lee Ann et poursuit « Pourtant le soir de notre rencontre, tu ne m’as pas
semblé si timide.....» Et de le crucifier en ajoutant «.....allez, viens je ne
vais pas te séquestrer, mais plutôt essayer d’apporter quelques réponses aux
questions qui se bousculent dans cette tête là ! »
En disant cela elle lui tapote le front du bout du doigt, puis l’invite à la
suivre.
Comme le déroulement des choses est évident lorsqu’il est mené simplement.
François marche au coté de Lee Ann, comme un somnambule jusqu’à une jolie
porte de bois peinte d’un bleu profond et décorée de discrets motifs floraux
de couleurs vives.
Une fois franchie, la ‘porte bleue’ ouvre sur un monde différent, un monde de
couleurs chatoyantes, de senteurs exotiques, de soieries mouvantes, de douces
lumières flottantes, un carrousel de dépaysement.
« Viens, elle se repose à coté »
Comme si cela allait de soi, il la suit jusqu’à une petite chambre, où la
porte entrebâillée laisse entrevoir ‘La Petite’, qui se repose, vêtue d’un
ensemble de soie, pour ce qu’il en découvre, et recouverte d’un léger tissu
finement décoré et de même texture.
Son visage lui semble d’une blancheur accrue, peut-être la pénombre, peut-être
irradie-t-elle d’une luminescence interne. Pourquoi cette idée lui
traverse-t-elle la tête ?
« Viens, nous allons boire le thé et parler» chuchote Lee Ann.
François ressort en tirant la porte à lui, afin que ni la lumière ni la
conversation ne gêne la dormeuse dans son sommeil.
Ils regagnent le petit salon et pendant qu’il s’installe au mieux sur les
coussins disposés de façon éparse, Lee Ann disparaît vers la cuisine le temps
de mettre l’eau à bouillir, puis ramène un plateau avec trois tasses de
porcelaine, un pot à sucres et une coupelle de petits galettes.
« Elle s’appelle Liau Leen, cela se prononce ‘Li-ha-o Line’, tu pourrais
l’appeler ‘Lio’, elle adore ! ».
Tout ceci, dit d’une seule traite comme si Lee Ann ne voulait pas qu’il
l’interrompe. Il prend d’ailleurs conscience que depuis le porche, il n’a pas
prononcé un seul mot, et quelque peu abasourdi, il décide de continuer à
garder le silence.
« Revenons un peu en arrière veux-tu, à notre première rencontre, ton
comportement m’a obligée à remettre mes sens en action, tu m’as intéressée, ne
souris pas, je ne fais pas allusion à ce qui te traverse l’esprit, quoique !
Et je te remercie de ta décision de ne pas m’interrompre.
Ce que tu m’as raconté de ta vie, de ton couple, de votre histoire m’a permise
de mieux t’appréhender, te « sentir ».
J’ai commencé alors à « lire » en toi, non pas tes pensées, rassure toi, mais
tes raisons d’agir, tes réactions et même ton ‘petit‘ mensonge, ne fais pas
cette tête, j’y arrive.
La première fois où tu as rencontré Liau, j’ai compris, avant vous deux, tout
ce que le regard que vous avez échangé, signifiait pour Lio, pour toi, pour
son ‘devenir’.
Lorsque tu as prétexté un rendez-vous dans l’immeuble, j’ai vraiment compris
que le destin t’envoyait à nous. »
A ce moment du discours, un plein sourire vient accentuer le charme de son
visage. « Je te dois une confidence, nous sommes les seules locataires de
cette immeuble, ….. Les autres appartements sont ….inoccupés !»
Ignorant avec délicatesse, la rougeur naissante sur
le visage de François, elle continue.
«Tu m’avais donc retrouvée par hasard,
certes, mais franchi le porche pour moi, pour me revoir, délibérément, il
n’existait pas de ‘client’ dans l’immeuble, et donc aucune autre raison qui ne
puisse justifier ta présence en ce lieu.
Aussi imagine ma joie tout à l’heure en entrebâillant la porte du porche,
j’avais pressentie ta venue, si, vraiment, et je suis allée t’ouvrir en
‘sentant’ ton hésitation. Non je ne sortais pas ! Oui nous t’attendions et oui
ta réponse honnête à ma question concernant ta présence ici m’a fait du
bien. »
A cet instant, Lee Ann laisse un temps afin que François intègre tout ce qu’il
vient d’entendre, les quelques réponses aux questions qu’il se posait, mais
aussi plus nombreuses toutes ces nouvelles interrogations que ce laïus a
soulevé.
Pour elle, le silence remplie de réflexion, qui les occupe tous les deux lui
permet de faire le point sur le ‘dit’ et sur ce qu’elle ne peut encore
délivrer.
L’exercice de parole auquel elle vient de se livrer l’a passablement ‘vidée’.
« Je vais chercher l’eau pour le thé, Liau va arriver, le temps des autres
questions sera pour plus tard, d’accord François ? »
« D’accord, Lee » Avait-il le choix d’ailleurs ? Tout ceci devait mûrir.
Laisser du temps au temps.