C'est vrai qu'il émane ici un sentiment de sérénité, de quiétude, de
plénitude, de pérennité voire d'immortalité.
A cette pensée, François saute un battement de coeur en pensant à l'injustice
faite à Lio, au coté très temporel de son passage en ce monde.
Instinctivement il relève les yeux et rencontre les siens. Un tendre sourire accompagne son
regard, elle s'approche de lui, prend sa main dans la sienne, la serre très
fort, et la gardant pour elle, ferme les yeux tout en relevant la tête vers le
haut de la nef, pour un voyage intérieur. La lumière diaphane provenant de vitraux
voulus sans couleur, éclaire
son visage, pâle sous ce soleil tamisé, volontairement terni et affadi.
Le temps n'a pas prise sur eux, n'existe plus, et ni l'un ni l'autre ne souhaite rompre le
charme.
Ils sont le couple originelle, l'air et l'eau, la terre et le feu, le calme et la tempête,
l'espace et l'infini.
A cette union qui est la leur, point n'est besoin de témoin. Ils sont seuls en ce lieu
sacré.
Quelques instants d'éternité s'écoulent ainsi, puis prenant conscience des
frisons de Lio, il se tourne vers elle et la découvre pâle, trop pâle, les yeux
toujours clos, comme en extase ou en une prière muette.
L'image de la mort qui viendrait chercher son dû prématurément le panique de
manière irraisonnée.
Accentuant la pression de sa main, il l'entraîne avec douceur mais fermeté, au dehors afin de retrouver le chaud soleil
de la vie et redonner ainsi à son visage une couleur plus vivante.
Christine et Lee ont parcourus la dizaine de mètres qui leur a permis de sortir de l'ombre du
parvis afin de retrouver elles aussi la chaleur bienfaisante, le couple les rejoint à son rythme.
«Cette église ne me laisse jamais indifférente,
elle a vécu près de 800 ans d'Histoire, ses murs sont imprégnés d'une multitude
de moments de vie et ce qu'on n'y ressent ne peut être anodin,
cependant je l'ai trouvé bien fraîche aujourd'hui !»
«C'est en effet très bizarre, je ne connais pas votre
religion, mais c'est comme si je m'étais
trouvée en altitude, l'air y est pur mais devient oppressant comme si l'oxygène
venait à manquer ! et puis ce froid qui finit par vous envahir.» Lee en frisonne
encore, et se frotte le haut des bras, en finissant sa phrase.
Tous quatre se rendent alors dans la cour intérieure
réservée aux rares visiteurs. Un banc de pierre circulaire entoure une table de
la même
origine, sur laquelle trône à leur intention un plateau en bois
d'olivier contenant une cruche en terre cuite et une assiette de gâteaux "maison".
L'enceinte leur permet de profiter au mieux du calme ambiant, du chant des
oiseaux et du bruissement du vent dans le feuillage. L'isolement des lieux
supprime tout bruit intempestif venant de l'extérieur, et même les sillages
laiteux dans le ciel lointain ne s'accompagnent pas de leur bruyante et
coutumière traînée. Seul par intermittence et selon un rythme syncopé leur
parvient une mélopée à peine déchiffrable provenant d'un lieu de prière non
localisé.
En quittant ce havre de paix, François fait le "don du voyageur", en glissant
dans le tronc des visiteurs, une obole de remerciement qui permettra aux moines
d'accueillir d'autres "pèlerins" d'aussi agréable façon, perpétuant ainsi une
chaîne de solidarité millénaire.
Dès le retour sur le sentier qui les rapproche de la voiture, les bruits de la
"civilisation" les ramènent à cette autre réalité qui est la leur. Stridence
lancinante d'une tronçonneuse dans la forêt, et mélange de mugissement de
différents véhicules circulant plus bas dans la vallée et dont les échos se
répercutent et remontent vers les marcheurs.
«Fini le recueillement et la tranquillité !» se
lamente François.
«... Et oui, place à l'action, maintenant » Lui
rétorque son épouse.
Devant le regard interrogateur de son mari, elle parachève sa remarque par :
« Eh bien oui ! Sacrifions à la civilisation, je
propose que nous allions manger une glace avant de rentrer à la maison. Il est
inutile de te rappeler, mon chéri, que Lee doit préparer ses affaires pour son
départ ce soir, et que je dois la raccompagner à la gare après le souper.»
«Nous ne vous accompagnons pas ?»
«Vous garderez la maison, Lio et toi !»
«S'il doit en être ainsi» Sur l'air du subordonné, qui
ne doit pas en rajouter.
«Amen !» conclut Lio,à la grande surprise de tous qui
interloqués se sont tournés vers elle.
«J'ai dit une bêtise ? cela ne signifie-t-il pas
"Ainsi soit-il" ?»
«Si, si ! confirme son amie, et c'est même très à
propos !» en éclatant de rire, la prenant par le cou, elle lui "chiffonne" les
cheveux puis court derrière sa victime qui fait mine de s'enfuir.
«De vrais enfants !» en s'adressant à Lee, restée en
sa compagnie.
«Le bien que vous lui faîtes est immense et sans
mesure»
«Eh bien, ne boudons pas notre plaisir, ne le comptons
pas !»
«Reste en cet état d'esprit, le plus possible
François»
«Bien sur, pourquoi cette remarque ?»
«Non ! comme ça, pour rien, sans raison»
«Te voilà bien mystérieuse à ton tour, je croirais
entendre mon épouse !»
«ça c'est gentil !»
«Oui, là tu "noies le poisson"»
N'étant pas aussi bonne comédienne que son amie, Lee préfère faire silence,
laissant à penser à François qu'elle n'a peut-être pas compris la signification
de sa dernière expression.
A leur retour au mas, François se consacre un moment à son travail sur son
ordinateur portable, pendant que les femmes à l'étage prépare les affaires de
Lee. Leurs murmures inaudibles ne lui parviennent qu'à peine, et ne trouble en
rien sa concentration. Seule la pensée qu'elles ont toujours quelque chose à
dire ou à se raconter lui arrache un sourire distrait.